mercredi 3 juin 2009

Sois belle, ne te ressemble pas

Cinq heures et demie. Meimei sort tout juste de son dernier cours – du français. Meimei, enfouie dans son uniforme-survêtement bleu électrique et informe, du haut de ses seize ans, est complètement fleur bleue. Et les Français, dans l'imaginaire chinois, ont une réputation de romantiques.


L'aura positive de la "French touch" se retrouve dans les domaines les plus divers.
Là, un gond de porte, estampillé d'une prestigieuse marque française, gage bien sûr d'une qualité incomparable.
Pékin, une boutique de bricolage de Chaoyang, février 2009.


Bizarrement, Meimei a donc voulu apprendre le français.

En fleur bleue qui prend soin d'elle, pas question pour Meimei de se laisser ressembler à sa grand-mère, vieille chinoise édentée qui trotte tranquillement de jour en jour, et se laisse lentement courber par le poids des ans. Pourtant elle l'aime bien, sa grand-mère. Elle lui donne pour étrennes, au nouvel an lunaire, un beau billet tout rouge de cent yuans. La plus grosse coupure qu'on puisse trouver, juste pour Meimei, rien à partager ni mettre de côté: beaucoup d'argent, d'un coup d'un seul.

Mais depuis deux ans, Meimei sait très bien quoi en faire. Elle veut à tout prix ressembler à ces occidentales si belles, aux larges yeux, au front haut, au long nez et à la peau pâle: la représentation typique de l'occident dans l'imaginaire chinois, à tel point qu'un certain chauffeur de taxi a avoué être incapable de distinguer un occidental d'un autre occidental, qu'ils soient beaux ou moches, gros ou maigres, ils se ressemblent tous dans son regard.

En 2007, c'était pour du savon. Pas n'importe quel savon. Du savon blanchissant.


Ils sont légion, les produits blanchissants. Mousses, nettoyants, masques, baumes, lotions, crèmes, laits, les déclinaisons sont multiples, le but ultime étant de blanchir la peau.
Ici, savon à la papaye: "Papaye peau blanche" (traduction littérale)



Parce qu'en Chine, on n'est pas juste jaune. Les rues chinoises sont un camaïeu de nuances de peau. La culture et le soleil font que plus blanc est le teint, plus élevé est censé être le statut social.
Cette idée remonte loin dans le passé: les personnes aisées n'exercaient pas un travail physique, et "donc" n'avaient pas à s'exposer au soleil pour gagner leur vie. Elles cultivaient leur teint pâle. Ou bien porcelaineux, laiteux, parfois même cadavérique, ou encore rose bébé. Suivant les gens.
Aux antipodes, les pauvres, les travailleurs de force, ceux que le labeur quotidien marque et use profondément. Ceux là avaient la peau brune, où rigolent des rides prématurées pour leur âge: pour gagner leur bol de riz quotidien, ils s'usent et se brûlent littéralement. Aujourd'hui encore, ils sont des milliers à vivre avec une dizaine de yuans par jour, de un à deux euros suivant l'humeur des cours. Et la séduction de l'occident est venue s'ajouter à cette première règle de la couleur: caricaturalement, la beauté occidentale a la peau pâle.


Gare du Nord de Pékin (Beijing beizhan) - Janvier 2009


Alors Meimei, avec son savon blanchissant de 2007, voulait éviter toute ressemblance à sa grand-mère, flétrie comme un raisin sec, brune et usée.


Une petite vieille vendeuse qui lit son quotidien
Dalian - Mars 2009



Cette année 2008, elle avait plus de fonds que de coutume pour son investissement "beauté". Elle allait pouvoir se décolorer les cheveux. Extraordinaire. Elle aurait de la paille en lieu et place de sa belle chevelure noire. Le must, juste au même niveau que les lentilles bleues, vertes, ou marron. N'importe quelle couleur, pourvu que ce ne soit pas noir. Car pour être belle, en Chine, trop de jeunes chinoises croient qu'il faut qu'elles ressemblent au rype occidental. Triste? Mais vrai.


Une jeune Chinoise: vraie fausse Occidentale.
Pékin - Janvier 2009


Les foules sont parsemées de têtes décolorées, cheveux brûlés, nuance allant du orange-perruque de clown au jaune-paille-sèche. Parfois la couleur originelle de leurs iris est cachée sous le bleu, le vert, ou le marron clair de ces lentilles de contact portées juste pour l'esthétique. Regard hypnotique et artificiel, pas de nuance naturelle qui ne tienne. Il faut ressembler au (stéréo)type occidental, coûte que coûte, à coups de savon décolorant, de péroxyde et d'artifices insoupçonnés en Europe, d'une créativité effrayante. Et on se débride les yeux à coups de scalpel, on porte des jupes larges comme des ceintures. Au carrefour des cultures, il n'y a pas que la richesse et l'échange, il y a la dénaturalisation.

Meimei va demain chez le coiffeur. Au passage elle se fera permanenter les cheveux: elle veut des boucles, une cascade de rouleaux, comme à la télé.

De belles anglaises, quoi.