vendredi 27 février 2009

Mobilier urbain

Quelque part en Chine.


Pékin, sud-est de la Cité Interdite, un quartier de hutongs, février 2009.


Ailleurs, en France, du similaire.

John se demandait souvent ce que l'homme espérait ici. Il restait assis pendant des heures, sale et imbibé de misère, ses bras tendus affaissés sur les genoux, recroquevillé sur le bitume du trottoir comme un mouchoir morveux jeté au sol, crasseux mais biodégradable. Immobile sous l'indifférence des gens. Seuls ses yeux bougeaient, sans cesse, lentement, par à-coups. Comme perdus en plein milieu de nulle part, sur cette face hideuse des ravages passés par là. Le cramoisi des vaisseaux sanguins éclatés par l'alcool, les rigoles du sel amer de la souffrance, la morsure craquelante du froid, les rides profondes creusées par les équations insolubles de la pauvreté... Et par dessus tout cela, le glacis grisâtre de ce voile de poussière et de pollution, celui des objets urbains, des objets de rue.

Ses yeux, au milieu, grands, noirs, dont le blanc contraste terriblement avec le sombre de la peau, troublée comme la palette de quelque peintre de folie. Ils sont à l'affût. Toujours. C'est même devenu un réflexe, et maintenant, les yeux de l'homme guettent sans qu'il en ait vraiment conscience. Ils guettent un regard, un regard qui vienne croiser leur quête, un regard pour demander une pièce. Mais surtout, un regard pour leur montrer qu'ils existent, que l'homme existe. Un regard haineux pourquoi pas, un regard de haut même, ou un regard qui dit qu' est - ce - que - t'attends - pour - crever - je - te - crache - à - la - gueule - espèce- de - raclure- d'humanité - saloperie - de - vermine - t'as - qu'à - bosser.

Du moment que ce serait un regard qui se porterait sur l'homme autrement que sur une borne à incendie, un parcmètre, ou quelqu'objet tout droit sorti de l'imagination d'un designer urbain aux goûts douteux. Parce que l'immense majorité des regards qui passent là glissent sur lui.

Il n'a pas les mots pour penser. Les aurait-ils, qu'il penserait probablement que le regard d'autrui glisse sur son être comme s'il était extra-fin, extra-lubrifié, complémentaire parfait de l'indifférence ambiante. Mais justement, il n'a pas les mots pour penser : au mieux essaie-t-il de s'attaquer aux politiciens à grands coups de stéréotypes, "le système" comme il dit. Il est simple, d'une simplicité veule et abjecte aux yeux ordinaires. On dirait presque plus un animal, asservi par les nécessités propres à cette espèce d'un genre nouveau: trouver quelques pièces, boire de l'alcool, manger, boire beaucoup d'alcool. Essayer d'oublier, se traîner, ramper, se laisser couler d'un jour à l'autre comme une poupée de chiffon.

Et pourtant, se dit John, de jour comme de nuit, il y en a tellement de gens, qui viennent juste à côté de cet homme esseulé qui fait la manche. Mais bon, ils ne viennent pas là pour l'homme. Ils viennent voir le distributeur de billets. Et quel succès. Plus encore que la jolie petite pute deux rues plus loin. Onctueusement, la carte pénètre dans la petite fente. Sur le qui-vive, le détenteur de la carte insérée pianote les 4 bips rituels, petite mélodie invocatoire que chacun fait sonner à sa manière. Puis 15 secondes d'attente, le traditionnel soupçon de doute qui susurre intérieurement: "et si, et si". Puis le tuuuut tuuuut tuuut pressant qui annonce la fin de la transaction. Rapidement, la personne s'éloigne, et déjà une autre entame la cérémonie.


James Bond est partout.
Wuhan - Novembre 2008


L'homme à côté continue de faire l'objet. Une pièce tombe si rarement. Il reste pourtant là. À se demander s'il n'est pas tout simplement con.

John arrête ses divagations un instant. Il a senti un alléchant fumet qui lui rappelle que l'heure du diner approche. Il a faim, son regard bleu se rétréci.

2 commentaires:

sabel a dit…

Continuuuue poulette, c'est une superbe idée !

sabel a dit…

Une écriture débordante de sensibilité et de sens. Bravissima, comme dirait un romain de Roma, mamma mia, che bella!!!